Chapitre 2

Un marteau s’abat sur l’enclume, envoyant une gerbe d’étincelles dans l’obscurité de Graynor. L’acier incandescent prend forme sous les coups, tandis que le soufflet halète comme une créature vivante. La silhouette imposante d’un homme se découpe dans la lueur orangée des flammes. Ses larges épaules et ses bras musclés témoignent des années passées à manier le marteau.

Depuis plus de vingt ans, Taius Ambrose dirige la forge familiale aux côtés de son frère Suliar. Ils sont désormais considérés comme les forgerons les plus réputés de la cité.

De l’autre côté de l’atelier, Serena est assise sur un tabouret, le dos droit et la tête légèrement penchée sur un établi. Ses longs cheveux sombres sont soigneusement attachés en arrière pour ne pas gêner sa vision, et ses doigts agiles manient avec expertise les outils délicats posés devant elle. La technique de gravure que Seregon lui a montrée s’avère particulièrement précieuse pour reproduire fidèlement l’illustration qu’elle a sous les yeux. Cette image, découverte dans un ancien grimoire dont les textes lui restent indéchiffrables, l’avait immédiatement captivée. Malgré les mystérieux caractères qui l’entourent, elle avait su instantanément que c’était l’offrande parfaite pour sa déesse.

La nuit est déjà bien avancée, mais Serena ne peut se résoudre à abandonner son travail. Ses doigts parcourent délicatement les gravures qu’elle a passé tant d’heures à perfectionner. La cérémonie des offrandes aura enfin lieu demain. C’est sa chance de prouver sa dévotion, de montrer qu’elle est digne de servir sa déesse. Chaque détail doit être irréprochable.

L’épuisement commence à se faire sentir dans ses muscles endoloris, mais elle l’ignore, tout comme elle ignore le fourmillement dans ses mains. Une sensation presque électrique qui lui devient familière. Il lui reste encore quelques ajustements à faire, quelques traits à affiner. La perfection est à portée de main, elle peut la sentir.

— Tu devrais rentrer, ma chérie, murmure Taius Ambrose, surprenant Serena absorbée dans la contemplation de son œuvre.

Il pose une main sur son épaule.

— Il se fait tard, et tu auras besoin de toutes tes forces pour demain.

Une expression amusée éclaire le visage concentré de Serena. À dix-neuf ans, elle ne peut s’empêcher de trouver touchante cette façon qu’a son père de la traiter comme l’enfant qu’elle n’est plus.

— J’ai presque terminé, répond-elle finalement en se redressant. Il ne reste que ceci.

Elle sort de sa poche une pierre naturelle parfaitement ronde, qu’elle fait délicatement rouler entre ses doigts. Bien que différente de celle illustrée dans le grimoire indéchiffrable, elle l’a choisie avec soin. Cette pierre, symbole de sincérité et de dévotion pure, sera la touche finale de son artéfact.

Taius observe sa fille avec une fierté non dissimulée. Elle n’est plus la petite fille qui courait dans la forge en riant aux éclats. Elle est devenue une jeune femme accomplie, talentueuse et déterminée. Son cœur se gonfle à l’idée qu’elle puisse être l’élue d’Aphylla. Une reine. Sa fille pourrait devenir reine. Cette pensée le remplit à la fois de joie et d’appréhension. Mais il sait au fond de lui qu’elle est prête, qu’elle a la force et la sagesse nécessaires pour assumer un tel rôle si le destin en décide ainsi.

— Va te reposer, Papa, dit Serena avec douceur. Je termine juste ces derniers détails et je rentre à l’Académie.

Taius hoche la tête et se penche pour déposer un baiser sur le sommet de son crâne.

— À demain, alors.

Il marque une pause près de la porte.

— Je suis fier de toi, tu sais.

Le regard de Serena s’attarde un instant sur la silhouette imposante de son père qui s’éloigne dans la nuit. Demain, à la cérémonie des offrandes, tout sera parfait. Elle en est certaine.

Après un dernier coup d’œil, elle pose ses outils et contemple son œuvre. L’artéfact qui se dresse devant elle dépasse ses attentes. Haut d’une trentaine de centimètres, il s’inspire des chandeliers traditionnels tout en étant unique : sa base solide s’élève en une tige gracile qui s’épanouit en une délicate structure ajourée.

Au cœur de celle-ci repose la pierre naturelle, parfaitement enchâssée sur son socle. Dans la pénombre de la forge, sa surface ronde semble vivante, pulsant doucement sous la lueur des braises.

L’armature qui l’entoure dévoile des motifs complexes, inspirés du grimoire ancien. Ces entrelacs minutieusement gravés jouent avec l’ombre et la lumière, créant une couronne protectrice qui sublime la pierre sans l’étouffer.

Un air de satisfaction éclaire son visage fatigué. L’offrande est prête. Elle espère de tout cœur qu’elle saura plaire à Aphylla.

Alors qu’elle s’apprête à ranger ses outils, une sensation familière s’empare de nouveau d’elle. Le fourmillement s’intensifie dans ses mains, plus fort cette fois, jusqu’à ce qu’une vive douleur la fasse tressaillir. Elle lâche son ciselet de gravure, ses doigts tremblant légèrement.

— Je devrais écouter Papa, murmure-t-elle avec un petit rire las.

Les picotements persistent, mais elle les ignore. D’un geste précautionneux, elle enveloppe le chandelier dans un tissu de velours sombre. Puis elle se lève, étire ses muscles endoloris et souffle la dernière bougie. Dans l’obscurité de la forge, seules les braises mourantes projettent encore leurs ombres dansantes sur les murs.

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Le lendemain matin, les cloches du sanctuaire résonnent dans tout Graynor, leur son grave et apaisant s'élevant dans l'air printanier. La cité entière s'éveille au rythme de la fête. Ce jour est dédié à Aphylla, déesse de la Terre et l'une des Quatre Primordiales. Chacune des quatre déesses des éléments veille sur sa propre cité, où elle a érigé sa source élémentaire.

Au cœur des Plaines Irisées s'élève la Source de la Terre — un immense arbre aux feuilles d'un vert vibrant dont les fleurs dorées tombent en cascades. Les bâtisseurs de Graynor ont patiemment érigé la cité autour de ce lieu sacré, préservant un vaste espace naturel où convergent les fidèles. Descendants, érudits et pèlerins viennent y déposer leurs offrandes, guidés par cette force silencieuse qui, depuis la nuit des temps, maintient l'équilibre entre les vivants et Lirha.

Depuis l'aube, de nombreux visiteurs franchissent l'enceinte de la ville. Certains viennent des villages alentours, d'autres arrivent des cités voisines — Aergen, Idris, Pyram et Encardia. Les mages de la Terre dominent en nombre, mais quelques Exemptés sont également présents, se déplaçant avec discrétion et prudence.

Les rues pavées, habituellement sobres, sont méconnaissables. Le long des balcons, d'épais rubans de jute et de lin naturel s'entrelacent avec des guirlandes de fleurs aux teintes douces — lavande, sauge et tériselle. Ces fleurs pâles et délicates considérées comme un symbole d'espoir, sont particulièrement nombreuses en ce jour de célébration. À chaque carrefour, des arches naturelles tressées de branches et de lierre surplombent les passants, tandis que des mandalas complexes, créés avec des pétales et des graines, ornent le sol pavé. Des sculptures éphémères en bois flotté et en mousse émergent ici et là, comme si la nature elle-même avait pris forme pour célébrer.

Les enfants courent, les marchands crient, la musique résonne. Des vièles et des harpes de bois animent les places, leurs mélodies douces et profondes portées par le vent, tandis que danseurs et conteurs se relaient pour divertir les foules. Des échoppes éphémères proposent des gâteaux au miel, du vin de sureau ou des talismans bénis pour l'année à venir. C'est un jour de lumière, de joie et d'ancrage. Graynor célèbre ce qu'elle est : forte, stable, vivante.

Au milieu de cette effervescence, Serena déambule aux côtés de Ren. Sa robe écrue se déploie en corolle autour de ses épaules, les voiles de lin teintés en orange se superposant avec grâce à chaque pas. Des bottes lacées complètent sa tenue, tandis que les tissus de coton naturel ondulent autour d’elle, rehaussés de fils d’or qui captent la lumière. Ren, en tenue cérémonielle, porte une tunique brune ceinturée aux broderies d’or, un châle moussu sur les épaules et un pantalon sombre rentré dans ses bottes montantes. Malgré la solennité de sa tenue, son expression reste sereine et impassible, comme à son habitude.

— C’est étrange de penser que cette année, nous ne sommes pas que de simples spectateurs.

Serena effleure une des fleurs suspendues au-dessus de leur passage.

— Tu sembles nerveuse, remarque Ren avec une pointe de surprise. Ce n’est pas dans tes habitudes.

— C’est si évident ? Elle serre le tissu recouvrant sa création. Présenter une offrande devant la Reine et toute la cité… c’est intimidant.

Elle marque une pause.

— J’imagine que c’est normal. Après tout, c’est l’une des dernières étapes avant le rituel d’approbation.

— Et le début de notre possible destinée royale, ajoute Ren, pesant chaque mot.

Ils bifurquent vers une place tout aussi animée, bordée de tentes et d’ateliers ouverts pour l’occasion. Serena aperçoit son père au loin, dans la partie ouverte de la forge des Ambrose.

— Papa !

Serena s’avance pour embrasser son père.

— Maman n’est pas avec toi ?

— Elle est à la maison de la guérison, répond Taius. Une journée comme aujourd’hui, ils ont besoin de tous leurs soigneurs.

Son regard se pose sur Ren et son visage s’illumine.

— Par les Quatre, Ren ! Que ça fait plaisir de te revoir, mon garçon !

Taius s’avance et enveloppe Ren dans une étreinte chaleureuse, ses bras puissants serrant affectueusement le jeune homme.

— Moi aussi, je suis heureux de vous revoir, dit-il avec réserve.

Il balaie l’endroit du regard avant d’ajouter :

— La forge n’a pas changé.

Un mouvement attire leur attention vers le fond de l’atelier. Seregon s’avance vers eux d’un pas tranquille, sa tunique sans manches révélant ses bras sollicités par des années de travail et laissant apparaître sa marque élémentaire. Une pierre aux reflets changeants pend à son cou, attachée à un cordon de cuir.

— J’ai réservé vos places chez les tresseuses, annonce-t-il avec calme. C’est la tradition, après tout, non ?

— Merci d’avoir pensé à tout, répond Ren avec sincérité.

Pour toute réponse, le jeune homme lui fait un clin d’œil complice, tentant de masquer à quel point ces simples mots le touchent.

Derrière eux, Taius lance avec chaleur :

— Bonne chance pour la cérémonie, les enfants. Vous allez être parfaits.

Seregon les invite à le suivre à travers la place animée, slalomant entre les étals et les groupes de badauds jusqu’à une large tente aux voiles de lin naturel. Trois sièges vides les y attendent.

Ils prennent place, Seregon s’installant naturellement près de Ren. Les tresseuses commencent leur travail, séparant délicatement leurs cheveux pour y glisser des fleurs de différentes couleurs et accrocher des pierres taillées.

Profitant de ce moment de calme avant la cérémonie, Serena ferme les yeux et laisse la tension quitter ses épaules. L’atmosphère chaleureuse et les murmures familiers de la Terre l’apaisent doucement. Ici, entourée des siens, elle retrouve ce qui fait vraiment l’essence de Graynor : non pas ses traditions ancestrales ou la puissance de sa magie, mais la force tranquille des liens qui unissent son peuple.

Elle rouvre les yeux et observe la scène. Seregon anime la conversation avec entrain, son charisme naturel captivant son auditoire. Une jeune tresseuse, en particulier, semble boire ses paroles, ses mains s’immobilisant parfois au milieu d’un panier de fleurs. Ren, une tériselle maladroitement glissée dans une de ses mèches brunes où brille un fil d’or, écoute paisiblement, l’air serein.

Entre eux trois règne une complicité simple et naturelle, forgée par des années d’amitié.

C’est un plaisir d’autant plus précieux que ces moments sont devenus rares. Entre leurs préparations respectives pour le rituel d’approbation des Descendants et le travail de Seregon à la forge familiale, ils n’avaient pas eu l’occasion de se retrouver ainsi depuis des semaines. Dans le calme de la tente, entourés par les chants et l’odeur des fleurs, le temps semble suspendu, leur offrant un instant de paix.

Le tressage terminé, les trois amis flânent encore un moment sur la place, s’arrêtant pour goûter quelques pâtisseries. Serena aperçoit furtivement un homme à la tenue sobre qui se tient légèrement en retrait de la foule. Son regard attentif parcourt la scène avec une étrange intensité, comme s’il cherchait quelque chose d’invisible aux yeux des autres. Avant qu’elle ne puisse s’attarder sur cette présence singulière, il s’est déjà fondu dans la masse des célébrants.

Les rues se vident peu à peu, la foule convergeant naturellement vers le ponant, où se trouve la source primitive de la cité, l’Arbre d’Aphylla.

Les trois amis suivent le flot de la foule vers les Plaines Irisées. Le ciel est d’un bleu limpide, et la lumière de l’après-midi baigne la scène d’une clarté cristalline. Seregon ralentit le pas, laissant un peu d’espace entre eux et les autres célébrants.

— Je suppose que c’est ici qu’on se sépare, dit-il doucement. Vous devez rejoindre votre mentor.

Ren hoche la tête en silence. Serena remarque que sa main s’attarde brièvement sur le bras de Seregon avant de retomber.

— On se retrouve après la cérémonie, promet Serena en étreignant rapidement son cousin.

Elle aperçoit au loin la silhouette austère du professeur Avenel qui rassemble déjà les autres Descendants.

Alors qu’ils s’éloignent de leur ami, l’Arbre d’Aphylla se dévoile dans toute sa majesté. Ses branches imposantes dessinent une voûte vivante au-dessus de la foule, son écorce striée de veines dorées miroitant sous la lumière éclatante. Une large dalle de pierre circulaire entoure ses racines massives, offrant un chemin dégagé aux fidèles. À l’arrière de l’arbre, deux monumentales colonnes de pierre s’élèvent, formant une arche qui encadre le tronc ancestral.

Sur la dalle de pierre, un tapis d’offrandes s’étend : cristaux polis, statuettes de bois, bijoux finement ciselés, tissus précieux aux motifs complexes. Serena sent son cœur s’accélérer légèrement en pensant que bientôt, son propre travail reposera parmi ces trésors.

Le murmure de la foule s'estompe progressivement alors que les dignitaires prennent place autour de l'arbre sacré. Dans la clarté de l'après-midi, les fleurs dorées continuent de tomber doucement, comme une pluie de lumière.

Les Descendants se rassemblent en demi-cercle autour du professeur Avenel. Sa silhouette est drapée d’une longue robe sombre aux multiples épaisseurs, où se mêlent des pans de violet profond et de bleu nuit. Des broches et des breloques dorées ornent les bordures, scintillant à chaque mouvement. Un fin diadème d’or ciselé ceint son front, et des anneaux précieux brillent à ses doigts. Ses traits fins et délicats, associés à ses cheveux courts, lui confèrent une allure singulière. Son regard perçant balaye le groupe tandis qu’il vérifie une dernière fois leurs préparatifs.

— Rappelez-vous, dit-il de sa voix posée, l’offrande n’est pas qu’un simple don. C’est une manifestation de votre lien avec Graynor.

Un silence expectatif s’installe progressivement. Serena jette un dernier regard vers la foule et repère Seregon parmi les spectateurs. Son cousin a les yeux rivés sur Ren et ne semble pas la remarquer. Les mélodies des luths qui résonnaient jusqu’alors s’évanouissent doucement, laissant place à un silence solennel. Seul le bruissement des feuilles de l’Arbre persiste, comme un murmure sacré.

Le moment est venu.

La cérémonie des offrandes peut commencer.