Les Descendants quittent Graynor à l'aube, seuls. Avenel les a accompagnés jusqu'aux portes de la cité, s'attardant pour leur prodiguer de derniers conseils. Son regard est grave et sans détour tandis qu'il leur explique à nouveau la situation et leurs objectifs, insistant sur les points cruciaux de leur mission.
— Rappelez-vous : vous n’êtes pas là-bas en tant que Descendants. Vous êtes de simples pèlerins, venus assister à la cérémonie des Offrandes. Ce prétexte suffira à justifier votre présence dans la ville. Des dizaines d’étrangers s’y rendent chaque année pour l’occasion. Évitez d’attirer l’attention. Et surtout, ne parlez à personne de la réelle mission.
Il passe plusieurs minutes à clarifier leurs questions et à réitérer les précautions à prendre. Même à ce stade, il reste leur mentor, soucieux de leur préparation. Lorsqu'enfin il termine ses explications, un silence s'installe — de ceux qui pèsent quand les adieux sont plus lourds qu'on ne veut l'admettre. Puis il les laisse partir. À cinq. Sans escorte.
Parce que l’apprentissage passe aussi par l’absence de filet.
Les premiers kilomètres se déroulent dans un calme relatif. Le bruit des sabots sur le sol humide se mêle au chant lointain des oiseaux, et si personne ne parle vraiment, Nyls ponctue régulièrement leur avancée de petits commentaires ou d’observations à voix haute. Il sifflote parfois, sans même s’en rendre compte.
Ce n’est qu’au détour d’un sentier, lorsqu’un serradin surgit des fougères en poussant un cri bref, que la jument d’Alyssa se cabre violemment, manquant de la désarçonner.
La petite créature, haute à peine jusqu’au genou, bondit dans les taillis, ses fines cornes torsadées luisant un instant entre les feuilles.
— Dommage, t’étais à deux doigts de faire un bond plus haut que ton titre, ricane Nyls.
Alyssa le fusille du regard.
— Si tu étais moins bruyant, peut-être que la faune ne serait pas en panique à chaque virage.
— J’appelle ça encourager la conversation, moi.
Elle roule des yeux, exaspérée.
Quand le soleil décline, ils s'écartent du chemin principal à la recherche d'un endroit sûr où passer la nuit. C'est Ren qui repère un renfoncement entre deux masses rocheuses, partiellement dissimulé par les ramures d'un vieux chêne. La clairière est étroite, protégée du vent, et difficile à repérer. Idéal.
Ils installent le camp sans tarder. Les gestes sont précis, rôdés, chacun sait ce qu'il doit faire. À l'aide de leur magie, ils dressent un abri rudimentaire mais efficace. Nyls renforce les fondations du sol, Ren stabilise les parois et Alyssa tisse un auvent de feuillage. Plus loin, Neryne, après avoir remarqué le clapotis d'un ruisseau, façonne délicatement un chemin d'eau jusqu'au campement, créant un point d'abreuvoir pour les chevaux et un endroit pratique pour remplir leurs gourdes.
Serena, elle, reste à l'écart de ces démonstrations élémentaires. Elle dételle les chevaux, les brosse rapidement, puis leur offre une ration de grains. Elle s'accroupit ensuite au centre du campement pour former méthodiquement un cercle de pierre, arranger quelques brindilles et des copeaux de bois trouvés ici et là. Avec des gestes précis, elle sort de sa sacoche un petit silex et une pierre à feu qu'elle frappe l'un contre l'autre. Les étincelles jaillissent, trouvant refuge dans l'écorce sèche qu'elle a préparée. Elle souffle doucement, patiemment, jusqu'à ce qu'une flamme naisse et commence à lécher le petit fagot.
— Tu ne comptes pas nous aider à plier les branches avec ton regard, j’espère ? lance Alyssa à l’attention de Serena, sans quitter des yeux son ouvrage.
— Alyssa… souffle Neryne, lasse.
Serena se redresse, lui jette un regard tranquille.
— Vous semblez très bien vous en sortir sans moi. En revanche, nos montures et ce feu n’allaient pas s’entretenir eux-mêmes.
Elle n’élève pas la voix, ne s’énerve pas. Son calme presque détaché suffit à faire taire toute réplique.
Le crépitement du feu adoucit le silence tombé sur le campement, et peu à peu, les estomacs se rappellent à eux. Ils s’installent autour du feu et les vivres préparés par Avenel sont partagés : galettes de lentilles, fromage à croûte, fruits séchés et quelques petits pains encore moelleux. Serena sort de son bagage un linge noué. Elle le déplie avec précaution et dévoile les nœuds de meryn qu’elle a pris soin d’emporter la veille au soir. Elle en propose un à Ren, sans un mot, qui l’accepte avec ce léger sourire qui n’appartient qu’à lui.
Le repas terminé, chacun s’occupe en silence. Ren s’éloigne un moment pour surveiller les abords du camp, tandis que Nyls, allongé sur le dos, observe les premières étoiles en fredonnant un air sans nom. Neryne trie doucement les herbes qu’elle a cueillies en chemin, les classant dans des petits sachets de toile. Alyssa s'agenouille près du ruisseau façonné par Neryne, y trempant un linge qu'elle passe ensuite sur son visage et sa nuque dans un rituel minutieux, prenant son temps pour effacer les traces de poussière du voyage. Serena, elle, alimente le feu d’une brindille supplémentaire, les yeux perdus dans les flammes.
Quand vient le moment de dormir, chacun s’enroule dans sa cape ou sa couverture, près de l’abri. La terre encore tiède du jour et les parois de racines filtrent le vent nocturne.
Serena s’installe en bordure du groupe, son sac calé sous sa tête. Les braises luisent faiblement, et seul le bruissement des feuilles trouble le silence. Dans la fraîcheur de la nuit, ses pensées errent, lourdes. Mais cette fois, le sommeil finit par l’emporter.
Les jours suivants s’enchaînent et leur routine s’installe : départ à l’aube, halte brève à midi, et montage du camp à la tombée du jour. Chacun trouve naturellement sa place, les gestes devenant plus fluides au fil des jours.
Les paysages changent lentement. Les forêts de Graynor s’éclaircissent, laissant place à des terres plus rases, où les vallons succèdent aux plateaux boisés. Les cimes s’ouvrent sur un ciel plus vaste, et l’air se fait plus sec. Chaque soir, ils s’éloignent de la route principale, dressent un abri, nourrissent les chevaux et partagent leur repas en essayant de faire la conversation.
Comme ils s’y attendaient, une fatigue diffuse commence à s’installer. Les plaisanteries de Nyls s’espacent, et même les piques d’Alyssa perdent un peu de leur mordant. L’ombre de la mission à venir plane au-dessus d’eux, lourde et muette.
C’est au cinquième jour, en fin d’après-midi, que le silence familier de leur marche se rompt.
Le groupe progresse lentement sur un sentier étroit, bordé de roches et d'arbres aux branches enchevêtrées. En contre-bas, une vallée abrupte s'étend, au fond de laquelle un cours d'eau serpente paisiblement. Le vent s'est levé, sec et chargé de poussière. Serena fronce les sourcils : il n'y a pas eu de bourrasques jusqu'à présent, et l'odeur dans l'air est différente — une odeur âcre, presque métallique.
— Vous sentez ça ? murmure-t-elle.
Ren hoche la tête, le sourire aux lèvres.
— La ville d’Aergen est proche, annonce-t-il.
Tout à coup, un craquement brutal interrompt leur constatation. Ils stoppent leurs montures, les sens en alerte. Ils ne peuvent voir l’origine du son, le sentier se transformant en un virage caché derrières les reliefs et la végétation de la vallée.
— Vous avez entendu ? demande Nyls.
Le jeune homme met pied à terre et s’avance prudemment. Le bruit se répète, plus net cette fois : un froissement précipité, suivi d’un gémissement étouffé.
Quelqu’un — ou quelque chose — est là.
Serena descend de sa monture à son tour, son regard accroché aux buissons. Une silhouette vacille entre les branches, titube, puis s’effondre à demi hors du couvert végétal.
C’est un homme.
Son visage est maculé de terre et de sang séché. Ses vêtements sont déchirés, ses mains écorchées. Il rampe plus qu’il ne marche, visiblement à bout de forces… mais ses yeux, eux, brillent d’un éclat délirant.
— Il ne vient pas de la ville, présume Serena. Pas dans cet état. Il n’aurait jamais pu parcourir autant de distance…
— Ne l’approchez pas, ordonne Alyssa à ses compagnons en attrapant sa dague.
— Cet homme a besoin d’aide, Alyssa… s'inquiète Neryne toujours en selle, les mains agrippées aux rênes.
— Et s’il est dangereux ? répond-elle.
— Regardez-le, ajoute Serena. Il n’a pas la force de lever une main. Neryne à raison, il a besoin d’aide, pas d’une lame sous la gorge.
Lorsque l’homme tente de se redresser, le col déchiré de sa tunique glisse sur son épaule, y révélant une étrange cicatrice. Ren le scrute.
— Attendez... ce symbole.
Tous braquent leur attention sur la marque entaillée dans sa peau. Le motif est en relief, tracé avec soin mais sans pitié.
— Je pense le reconnaitre, dit-il lentement. Certains rapports font état de marques similaires chez des groupes de fanatiques. Des Exemptés opposés à toute forme de magie élémentaire.
— Il est en fuite, constate Nyls, toujours en tête.
Alyssa resserre sa prise sur le manche de sa dague.
— Alors Serena, tu veux toujours lui tendre la main ? Achevons-le.
— Arrête.
Serena s’interpose et Alyssa la dévisage.
— Tu plaisantes? Cet homme est dangereux. Il l’a choisi.
— Et nous que sommes-nous censés représenter, alors? réplique Serena. Nous ne sommes pas des bourreaux, et encore moins des juges.
Avant qu’Alyssa ne puisse répondre, l’homme relève la tête, comme éveillé par leurs propos. Son regard accroche celui de cette dernière — farouche, brûlant d’une haine animale.
— Corrompus… crache-t-il entre deux râles. Fils de sorcières… Engeance des Primordiales.
D’un geste tremblant, il tend une main vers le sol. Ses doigts traînent dans la poussière, traçant un symbole rapide, malhabile mais chargé d’intention. Une onde sourde se propage autour de lui, distordant l’air dans un léger vrombissement.
— Nyls ! s'écrie sa soeur jumelle, horrifiée.
Le glyphe s’active, une lueur pâle illuminant ses contours. Une onde d’énergie gronde sourdement faisant frémir le sol. Serena tend la main, prête à intervenir, mais elle n’en a pas le temps.
Un souffle d'énergie frappe le groupe de plein fouet. Ren érige un mur de gravats pour amortir le choc, mais la barrière s'effondre presque aussitôt. Nyls est projeté au sol. Un cri de douleur lui échappe. Alyssa descend de son cheval et se précipite à ses côtés, ignorant complètement les avertissements de Ren qui lui ordonne de rester en arrière.
Elle tombe à genoux près de son frère. Ses mains cherchent, inspectent — sa tunique est déchirée, son flanc marqué d’une ecchymose sombre. Il respire, haletant, le visage crispé par la douleur.
Ren saute de sa monture.
— Ne le touchez pas encore. L’impact a pu fêler une côte. Si elle perce un organe…
Il s’approche lentement, sans céder à la panique tandis qu’au sol, l’Exempté tente de se redresser. Sa respiration est saccadée, presque absente. Son regard, chargé de haine, se fixe un instant sur Serena.
— Vous n’êtes que des pions… murmure-t-il d’une voix rauque. Des marionnettes de leurs illusions…
Puis son corps s’effondre sur le côté. Inerte.
Un silence recouvre la scène.
Serena reste figée.
Ce n’est pas la douleur de Nyls qui la retient, ni même la violence de l’attaque. C’est ce glyphe encore fumant, ce vestige d’une magie qu’elle croyait honnie, et qui pourtant, l’a sauvée il y a quelques jours. Une magie qui lui avait permis de garder le contrôle.
Ses doigts effleurent le talisman dissimulé sous sa tunique, celui que l'inconnu lui a confié après l'avoir secourue.
Un frisson lui parcourt l’échine.
Alyssa brise le silence.
— On aurait dû l’achever dès qu’on a vu ce symbole.
Une chaleur étrange semble vibrer encore dans l’air, comme un écho de cette magie interdite. Et Serena sent, au creux d’elle-même, quelque chose y répondre.
À quelques pas, Nyls pousse un râle douloureux. Il tente de se redresser, mais une grimace tord ses traits. Alyssa lui maintient l'épaule, les doigts tremblants.
— Ne bouge pas, idiot. Tu vas aggraver tes blessures.
Sa voix se brise sur la dernière syllabe et son visage, d'ordinaire fermé et fier, est traversé par une émotion brute que Serena ne lui avait jamais vue. Malgré leurs différends, Alyssa semble terriblement affectée par l’état de son frère.
Ren s’agenouille près du corps inerte de l’homme et vérifie son pouls. Rien. Il ouvre les pans déchirés de la tunique. Dans une poche, il trouve un petit rouleau de parchemin, fermé par un fil tressé noir qu’il garde pour l’instant scellé.
Neryne, de son côté, s’est accroupie auprès de Nyls. Elle a défait un petit sachet de toile qu’elle portait à sa ceinture et commence à préparer un onguent. Des feuilles broyées entres ses paumes, un peu d’eau, et une pâte épaisse se forme. Elle la presse doucement sur le flanc meurtri de Nyls, qui grogne de douleur.
— Ce n’est pas suffisant, avoue Neryne après un instant. Cet onguent calmera la douleur mais il ne guérira pas ce qu’il y a en lui.
Elle relève les yeux vers Ren.
— Tu peux nous aider ? Il faut qu’on le soutienne pour le hisser sur sa monture.
— Et sa blessure ?
— C'est une contusion. Ce qui m'inquiète, c'est qu'elle a été causée par de la magie rituelle. Je ne sais pas quels effets résiduels elle pourrait avoir sur son corps.
Ren glisse le parchemin dans l’une de ses poches puis s’avance. Tous deux aident Nyls à se relever avec précaution. Son visage est blanc comme la cendre.
Alyssa leur vient en aide pour le hisser sur sa monture puis elle grimpe à son tour pour se positionner derrière lui. Elle glisse un bras autour de sa taille pour le maintenir droit. Il ne proteste pas. Pour une fois.
Une fois leur camarade blessé installé, Ren jette un regard derrière lui, vers le cadavre toujours étendu dans la poussière. Il finit par sortir le parchemin de sa poche.
— L’homme portait un message.
Serena se tourne vers lui et s’approche pour lire le mot. Ren défait lentement le fil tressé comme s’il craignait que le message ne s’efface à son contact. La papier craque sous ses doigts. L’encre est sèche mais la calligraphie, noire et anguleuse, reste nette, presque agressive.
Il lit à voix haute :
— Le chemin sera bientôt ouvert. Les fondations vacillent. L’Exilé attend.
— “L’Exilé” ? se questionne Neryne. Ce serait lui ?
— Non, répond Serena. Il fuyait quelque chose. Ce message n’annonce pas une fuite mais un retour.
Ren prend un air grave.
— Nous devons remettre ce message aux autorités d’Aergen.
Alyssa reste silencieuse, trop concentrée sur Nyls dont la respiration se fait faible.
Serena, elle, fixe les mots comme s’ils pouvaient se réarranger, lui souffler une signification plus claire. Mais c’est surtout ce nom — L’Exilé — qui résonne en elle comme une menace qu’elle n’a pas encore su identifier.
Ren range le message.
— Allons-y. Nous en saurons plus là-bas.
Tous remontent à cheval et se mettent en route. Serena jette un dernier regard vers le glyphe tracé au sol. Le vent froid qui s'est levé charrie déjà la poussière, effaçant peu à peu les contours du symbole mystérieux. Avec lui, la chaleur étrange qu'elle ressentait s'estompe progressivement.
La lumière décline et, cette fois, ils n'ont pas le luxe de chercher un abri. Le ciel passe du gris bleuté au noir profond, parsemé d'étoiles discrètes. Le silence entre eux n'est plus celui du repas, mais celui de la vigilance.
Le sentier s’élève en lacets serrés entre les falaises. Chaque pas des montures résonne contre la roche. Nyls peine à rester conscient, la tête posée contre l’épaule d’Alyssa qui le soutient sans dire un mot.
Puis, au détour d’un promontoire, la Cité d’Aergen apparaît.
— Là, indique Neryne.
Sur un éperon rocheux, la cité se dévoile peu à peu, sa silhouette aux contours nets s’illumine face au ciel nocturne. De hautes structures émergent dans l’obscurité. Même à cette distance, la ville ne ressemble en rien à ce qu’il connaissent.
— On y est presque, dit Ren en s’efforçant de garder un ton neutre. L’épuisement les enveloppe, plus pesant encore que les jours passés en selle. Serena garde l’allure, mais ses pensées sont ailleurs, accrochées au parchemin trouvé plus tôt, aux mots tracés à la hâte : L’Exilé attend.
Alors qu'ils approchent enfin des premières lueurs de la cité, un carillon lointain tinte dans la nuit. L'air est plus froid, chargé d'un parfum métallique qu'aucun d'eux n'a pour habitude de respirer. Pas même Serena qui a pourtant passé son enfance près du métal en fusion.
Depuis des siècles, les rumeurs entourant Aergen faisaient d'elle une cité à part. On la disait brillante, façonnée par le vent et la sagesse, imprégnée de savoirs que même le Conseil n’osait réclamer.
Et tandis qu'ils s'engagent sur la route menant aux portes d'Aergen, chacun se demande, en silence, si la cité mythique saura apaiser leurs tourments ou ne fera que renforcer la menace qui plane désormais sur eux.
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