Surplombé par l’immensité de l’Arbre Sacré, source primitive de la Terre, le Grand Priméen fait face à l’assemblée. Sa silhouette imposante, parée des ornements traditionnels de sa fonction, inspire le respect et l’autorité spirituelle. D’une voix claire qui porte jusqu’aux confins des plaines, il commence son discours.
— Honorable peuple de Graynor, commence-t-il avec chaleur, que soit bénie votre présence en ce jour de célébration. Je salue particulièrement ceux qui ont parcouru de longues distances, ainsi que tous ceux qui, bien que non initiés à nos traditions, ont choisi de partager avec nous ce moment sacré.
Il marque une pause, son regard bienveillant parcourant l’assemblée, puis poursuit avec ferveur :
— En ce jour de fête, nous nous réunissons pour honorer la déesse Aphylla qui, dans sa sagesse infinie, nous a choisis comme porteurs de l'élément de la Terre. Cette force primordiale, qui nourrit notre monde, qui soutient la vie elle-même, nous a été confiée, et nous lui en sommes éternellement reconnaissants.
Il poursuit, son regard s'élevant vers l'Arbre majestueux.
— Comme le veut la tradition à l'approche du couronnement, les Descendants vont maintenant s'avancer un à un pour présenter leurs offrandes à notre divine Mère. En ce jour béni par Aphylla elle-même, la reine Elbereth honorera cette auguste cérémonie par une danse, rendant ainsi hommage à la mémoire des regrettées reine Iolena et princesse Eileen, dont les âmes reposent désormais dans l'étreinte éternelle d'Aphylla.
Un murmure d'émotion parcourt la foule à l'évocation des deux femmes disparues. Le Grand Priméen baisse un instant la tête en signe de respect, sa voix se faisant plus douce lorsqu'il reprend la parole :
— Que leur souvenir nous inspire et nous guide dans l'accomplissement de nos devoirs sacrés.
Serena observe ces manifestations de chagrin collectif avec un mélange de curiosité et de malaise. Née quelques mois après ces événements tragiques, elle n'a jamais connu ni la reine Iolena ni la princesse Eileen. Mais leur disparition soudaine avait laissé une blessure si profonde dans le cœur de la cité qu'elle peut encore la ressentir dans les regards affligés et les murmures qui parcourent l'assemblée.
Le mystère qui entoure leur mort, jamais élucidé ni même discuté ouvertement, semble peser comme une ombre sur les épaules de chacun. Serena ne peut s'empêcher de se demander ce qui s'est réellement passé, et pourquoi tant de silence entoure encore cet événement tragique qui a marqué l'histoire de Graynor.
Les notes harmonieuses du luth s'élèvent dans l'air, rejointes par les douces mélodies des flûtes de bois et le tintement cristallin de clochettes. Ren, choisi pour ouvrir la cérémonie, s'avance d'un pas assuré. Sa haute silhouette se découpe avec prestance dans la lumière du jour, son visage serein reflétant la solennité du moment. Dans ses mains tendues devant lui, il porte un bol de terre d'argile rouge finement ouvragé, transmis de génération en génération pour les rituels les plus sacrés.
Arrivé devant l'Arbre, il s'agenouille avec fluidité, ses mouvements témoignant d'une grâce innée. Ses yeux se ferment un instant tandis qu'il murmure une prière ancestrale. Le bol semble vibrer légèrement, comme en réponse à son invocation. D'un geste précis et respectueux, il dépose son offrande, puis se redresse et s'écarte pour laisser place au prochain Descendant.
Un à un, les autres suivent, chacun portant une offrande unique : des cristaux des montagnes, des herbes rares, des objets façonnés avec art et dévotion. L'air vibre d'une énergie particulière à chaque nouvelle présentation, comme si l'Arbre lui-même reconnaissait la valeur de chaque don.
Serena, dernière de la procession, sent son cœur battre plus fort à mesure qu'elle s'approche. Entre ses mains, elle tient son offrande encore enveloppée dans le tissu de velours. Arrivée aux pieds de la Source, elle dévoile son œuvre avec fierté. Le cœur gonflé d'espoir, elle souhaite de tout son être qu'Aphylla puisse ressentir l'amour et la gratitude qu'elle a insufflés dans chaque détail de sa création.
Elle s'agenouille sur la pierre et, avec des gestes empreints de révérence, dépose son offrande entre les racines vénérables qui émergent de la dalle sacrée. Un murmure parcourt la foule lorsque son œuvre est révélée. Du coin de l'œil, elle aperçoit le Grand Priméen échanger un regard troublé avec le professeur Avenel. Leur expression, mélange de surprise et d'inquiétude, ne lui échappe pas, mais elle ne comprend pas ce qui, dans son humble offrande, peut susciter une telle réaction.
Regagnant sa position au sein des Descendants, Serena échange un regard entendu avec Ren, tous deux fiers de leurs offrandes. Son moment de satisfaction est pourtant de courte durée. Cette étrange sensation qu'elle a ressentie ces derniers jours — d'abord à la forge, puis pendant la leçon de Dame Myrrine — la traverse à nouveau : un léger picotement, semblable à une onde électrique pulsant doucement au cœur de ses mains. Cette présence désormais familière ne la ravit guère.
De l'arche qui s'élève derrière l'Arbre émerge alors la silhouette élégante de la reine Elbereth. C'est sa première apparition publique depuis la tragédie qui a emporté sa mère et sa sœur. Les rumeurs racontent qu'elle s'était retirée dans les jardins privés du château, ne recevant que ses plus proches conseillers, accablée par le poids du deuil et des responsabilités soudaines du trône. Un silence respectueux s'abat sur l'assemblée tandis qu'elle s'avance avec une grâce éthérée, ses pas aussi légers que l'étaient ceux de sa sœur autrefois. Sur son passage, les Descendants s'inclinent profondément, un à un, en signe de respect et de dévotion.
Vêtue d'une longue robe blanc crème aux douces nuances terreuses, sa silhouette semble presque irréelle sous les rayons du soleil qui filtrent à travers le feuillage. Ses cheveux châtains, désormais striés de quelques fils argentés, sont tressés avec des rubans de soie et des perles étincelantes, cascadant sur ses épaules en une coiffure complexe qui évoque les traditions de Graynor. Son visage, creusé par les épreuves des dernières années et si différent de celui qu'elle arborait lors de sa dernière apparition publique, resplendit pourtant d'une beauté sereine alors qu'elle prend position pour débuter la danse.
Les sons mélodieux des luths et des vièles s’entrelacent aux vibrations délicates des harpes. Portée par cette musique, douce et solennelle, Elbereth se positionne devant le peuple, face à l’Arbre sacré. Son regard demeure fixé droit devant elle, le visage impassible.
Elle entame les premiers mouvements de la danse. Certains, dans l’assemblée, reconnaissent la chorégraphie. D’autres la découvrent. Ses gestes sont lents, maîtrisés, empreints d’une grâce retenue. Elle élève les bras avec une élégance naturelle, ses mains dessinant dans l’air des figures anciennes. Ses pieds glissent avec légèreté sur la pierre, guidés par un souvenir si précis qu’il semble dater d’hier.
Pourtant, ce sont les mêmes pas que ceux qu’exécutait sa sœur, vingt ans plus tôt, à cet endroit même. Les mêmes gestes, le même rythme. Le souvenir, si intense, se confond avec le présent. On croirait voir la princesse Eileen elle-même danser à la place d’Elbereth.
Un vent léger se lève timidement, lui arrachant un frisson. Les pans fluides de sa robe se mettent à onduler doucement autour d’elle. Le visage toujours tourné vers le ciel, elle observe la lumière qui décline. Les nuages s’amassent, denses et épais, tandis que le vent gagne en intensité.
Puis vient la pluie. D’abord fine et discrète, elle ruisselle sur les corps et les visages en silence. Les premières gouttes se mêlent aux larmes qui coulent le long des joues de la reine.
Elle poursuit sa danse.
Pour sa sœur. Pour sa mère. Pour elle-même et pour tous ceux qui, ce jour-là, n’ont pas pu dire adieu.
Une vibration parcourt l’air, imperceptible mais indéniable. Serena tressaille. Une chaleur sourde pulse dans ses paumes, suivie d’un frisson plus profond, plus ancien. Devant elle, la reine Elbereth reste immobile, les bras levés, le visage tourné vers le ciel. Le vent s’intensifie encore, faisant danser les feuilles tandis que les fleurs de l’Arbre frémissent sous un souffle invisible.
Et la pluie cesse brusquement.
Un grondement déchire le ciel, puissant et sec. Les nuages s’écartent violemment, dévoilant un ciel d’une clarté surnaturelle. Un silence pesant s’abat sur l’assemblée.
Elbereth s’est figée. Autour d’elle, les chants se sont tus, la musique s’est évanouie. Tous les regards convergent vers l’Arbre. Depuis ses plus lointains souvenirs, elle a toujours senti la présence de son ancêtre à ses côtés — discrète et bienveillante. Mais à cet instant, c’est comme si elle s’était évaporée.
Il n’y a aucune vibration, aucune lumière dans les veines du tronc massif. Plus rien.
Lorsqu’Elbereth partage son inquiétude, un murmure parcourt la foule, d’abord diffus, puis de plus en plus insistant. Les premières voix s’élèvent, incertaines.
— Votre Majesté, que se passe-t-il ?
Un homme inconnu interpelle la reine. Avant même qu’elle ne puisse répondre, les sentinelles, gardiens de ce lieu sacré, se déploient rapidement. En quelques secondes, ils forment un cercle protecteur autour de la reine. La foule, saisie de peur, s’agite en vagues désordonnées. Certains reculent tandis que d’autres se pressent pour mieux voir.
C’est alors qu’Aphylla revient.
Un souffle chaud traverse les Plaines Irisées. L’Arbre pulse de nouveau, ses veines reprennent une lueur dorée, et les fleurs frémissent comme après un long soupir. L’étrange sensation de vide se dissipe. Elbereth le sent. Elle relève le menton, cherche son calme, et s’adresse à la foule d’une voix ferme malgré la tension :
— Tout va bien, ne paniquez pas. Aphylla est avec nous, elle ne nous a pas quittés.
Ses paroles sont rassurantes, mais son regard trahit une ombre d’inquiétude.
Serena ne perçoit rien de tout cela.
Une force mystérieuse l’envahit, terrible et sans nom, bien différente de sa magie habituelle ancrée depuis l’enfance. Cette énergie inconnue et sauvage pulse à travers elle tel un orage sous sa peau, secouant son corps alors que son souffle se fait court. Un murmure lancinant emplit son esprit, chaotique et persistant, alors que sa vision s’obscurcit peu à peu.
Elle s’agrippe au bras de Ren, tentant de ne pas perdre pied. Le jeune homme la regarde avec inquiétude, soutenant son amie qui semble sur le point de s’effondrer.
Soudain, une silhouette se détache de la foule et s’approche d’elle d’un pas vif. Dans ce moment de quasi-inconscience, elle parvient pourtant à le reconnaître : cet homme à la tenue sobre qu’elle avait aperçu plus tôt durant les festivités. Son regard perçant l’examine avec une intensité déconcertante, comme s’il pouvait voir au-delà des apparences, cherchant à déceler quelque chose que les autres ne peuvent voir.
Soutenant toujours Serena, Ren observe l’inconnu avec méfiance, ses doigts se crispant instinctivement autour du bras de son amie.
— Qui êtes-vous ? demande Ren d’une voix tendue.
L’inconnu ne prend même pas la peine de lui répondre. Son regard se fixe sur Serena, évaluant son état alors que des petits arcs électriques se forment entre ses mains tremblantes.
— Suis-moi, déclare-t-il enfin, comprenant l’urgence de la situation.
Serena hésite un instant, son esprit embrumé par la douleur qui pulse dans ses veines. Elle échange un regard avec Ren, qui hoche imperceptiblement la tête malgré son appréhension évidente. Incapable de tenir sur ses jambes, elle s’appuie lourdement contre son ami qui passe un bras autour de sa taille. L’homme les guide prestement derrière l’une des imposantes colonnes de pierre qui bordent la place, les isolant des regards de la foule agitée.
Dans un mouvement assuré, l’homme lève une main dans les airs. D’un geste précis, il trace un symbole, ses doigts glissant dans le vide comme s’ils y laissaient une empreinte invisible. Une incantation s’élève, murmurée à peine assez fort pour être comprise.
Ren, comprenant qu’il s’agit de magie rituelle — une pratique qui leur est interdite — s’emporte immédiatement.
— Que faites-vous ?! s’exclame-t-il, la voix tremblante de colère et d’inquiétude.
— Ta magie élémentaire ne suffira pas, réplique sèchement l’inconnu, ses yeux brillant d’une lueur déterminée. Si tu veux vraiment l’aider, laisse-moi faire ce qui est nécessaire.
Dans le silence qui suit, Serena sent la magie rituelle l’envelopper comme un voile protecteur. La sensation est étrangement apaisante, différente de tout ce qu’elle a connu jusqu’alors. Les arcs électriques autour de ses mains diminuent progressivement d’intensité, tandis que sa respiration retrouve un rythme plus régulier.
Le rituel semble agir comme un barrage, contenant et canalisant cette force sauvage qui menaçait de la submerger. Peu à peu, les murmures chaotiques qui emplissaient son esprit s’estompent, remplacés par une clarté nouvelle. Sa vision, auparavant troublée, redevient nette. Ren, les yeux brillants de larmes contenues, serre doucement sa main pour s’assurer de son état.
À nouveau en possession de ses sens, Serena observe plus attentivement l’homme qui se tient devant elle. Sous sa capuche, elle aperçoit des mèches de cheveux clairs encadrant un visage allongé aux traits marqués. Ses yeux, d’une teinte changeante entre le vert et l’ambre, la sondent. Il finit par demander d’une voix grave :
— Depuis combien de temps ces manifestations se produisent-elles ?
Serena baisse le regard, honteuse. Les mots restent coincés dans sa gorge tandis qu’elle repense à tous ces incidents qu’elle avait tenté d’ignorer, ces moments où une force étrange semblait vouloir s’échapper d’elle.
— Je… je ne sais pas exactement, murmure-t-elle finalement. Quelques jours, peut-être plus.
Ren observe Serena avec inquiétude. Ces dernières semaines, il avait remarqué des changements subtils dans son comportement : des moments d’absence pendant leurs conversations, des exercices de magie qu’elle maîtrisait autrefois parfaitement et qui semblaient maintenant lui poser problème. Il avait aussi aperçu ces tremblements qu’elle tentait de dissimuler, mais il n’aurait jamais imaginé que la situation était si sérieuse.
L’homme fouille dans les replis de sa tunique et en sort un talisman de pierre polie. Sa surface est parcourue de motifs ancestraux gravés avec précision, rehaussés de pigments aux teintes vives qui captent la lumière du jour.
— Ceci devrait t’aider, dit-il simplement en tendant l’objet vers Serena.
Ren, qui n’a pas quitté l’homme du regard, prend la parole :
— N’assistiez-vous pas à la cérémonie ? Vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes les Descendants de Graynor et que tout lien avec la magie rituelle nous est interdit ?
L’homme prend une expression grave.
— Les anciennes traditions ont certes leur raison d’être et leur sagesse, mais il faut savoir faire preuve de discernement. Il y a des moments où suivre aveuglément les règles peut s’avérer plus dangereux que de les transgresser.
Serena observe le talisman un instant avant de le saisir d’un geste décidé. La pierre est fraîche contre sa paume et ne semble pas avoir d’effet immédiat.
— Je vous remercie, prononce-t-elle avec réticence, serrant le talisman dans sa main.
Même si elle n’approuve pas l’utilisation de la magie rituelle, elle espère que cet objet mystérieux pourra l’aider à maîtriser cette force qui la submerge.
De l’autre côté de la colonne de pierre, Seregon apparaît, alarmé.
— Par les Quatre, vous êtes là !
Il se précipite aux côtés de Ren et pose une main réconfortante sur son épaule.
— Que s’est-il passé ?
En analysant la situation, le forgeron remarque enfin la présence de l’individu encapuchonné. L’inconnu croise son regard, réajuste lentement sa capuche pour dissimuler son visage, puis disparaît dans la foule, abandonnant les trois amis dans l’incompréhension.
Sur les Plaines Irisées, la foule commence à se disperser progressivement. Les familles s’éloignent en petits groupes, leurs conversations animées résonnant encore dans l’air. Seregon observe ses deux amis.
— Tout va bien ? demande-t-il doucement.
Ren lève les yeux vers le forgeron, son regard troublé en dit long sur son incapacité à trouver les mots justes. Serena, l'esprit encore embrumé par les événements, se redresse lentement.
— Nous devrions rejoindre le professeur Avenel et les autres Descendants, dit-elle simplement, glissant discrètement le talisman dans la poche de sa robe. Elle savait qu'elle devrait tôt ou tard leur parler de ces manifestations inquiétantes, mais pour l'instant, elle préférait garder le silence sur ce qui vient de se passer.
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