Les couloirs de l'Académie résonnent ce matin-là des conversations des étudiants, tous occupés à commenter les événements de la veille. Serena traverse la grande bibliothèque, se frayant un chemin entre les groupes d'élèves qui chuchotent d'un air préoccupé. Les rayonnages s'élèvent jusqu'au plafond, leurs étagères chargées de grimoires anciens et de traités sur la magie élémentaire.
Elle s'arrête devant la section « Arts Magiques », son regard parcourant les titres dorés sur les reliures de cuir.
— Quel est l'objet de tes recherches ?
La voix de Ren la fait sursauter. Il se tient juste à côté d'elle, les yeux fixés sur les ouvrages qui s'alignent devant lui. Sans attendre sa réponse, il commence à parcourir les étagères du regard, ses doigts effleurant les reliures anciennes.
Serena hésite. Elle connaît ce ton. Ce n'est pas vraiment une question, plutôt une façon détournée de lui dire qu'il ne la laissera pas affronter cela seule.
— Je cherche des informations sur... des manifestations inhabituelles de magie, murmure-t-elle. Des cas similaires à ce que je suis en train de vivre. Il doit bien exister des écrits là-dessus dans les archives.
Ren hoche la tête, compréhensif. Il s'approche d'une étagère et en tire un volume relié de cuir bleu foncé.
— J'ai déjà fait quelques recherches ce matin, avoue-t-il. Les archives mentionnent certaines anomalies magiques, mais rien qui corresponde exactement à tes symptômes. La plupart des cas documentés concernent des perturbations mineures, pas... ce genre de manifestation intense et incontrôlable.
Serena sent son cœur se serrer. Elle s'attendait à cette réponse, mais l'entendre de la bouche de son ami rend la situation bien plus réelle.
Ren sort un volume de sa sacoche, plus fin, relié de parchemin et de toile usée. Il le tourne entre ses mains, hésitant.
— J'ai trouvé celui-ci ce matin, dans une section reculée, murmure-t-il. Je sais que c'est risqué, mais je n’ai pas cessé de réfléchir depuis l’intervention de cet Exempté.
Il s'interrompt, cherchant ses mots.
— Je suis le premier à condamner la magie rituelle, tu le sais. Mais la façon dont il t'a aidée, il n’a pas hésité une seule seconde quant au sort à utiliser pour calmer cette énergie. Je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a peut-être un lien. Que ces deux formes de magie ne sont peut-être pas aussi incompatibles que ce qu'on nous a toujours enseigné.
Ses yeux se posent sur le livre avec inquiétude.
— Je ne devrais même pas te montrer ça, dit-il en baissant la voix. J'ai déjà imaginé toutes les sanctions possibles si l'on te surprenait avec un tel ouvrage, mais je suis convaincu qu'il pourrait t'apporter des réponses.
Serena tend la main vers le livre que Ren tient toujours fermement. Sur la couverture aux lettres d'or elle lit en *lirhique* « *Convergences Mystiques : Théorie de l'Unification des Arts Magiques* ». Le simple fait de vouloir s'en emparer lui donne l'impression de transgresser toutes les règles qu'on lui a inculquées depuis son plus jeune âge.
« Tu es sûre ? » demande-t-il, sans relâcher sa prise. Elle hoche la tête avec assurance. Elle sait qu'elle s'aventure en territoire dangereux, mais l'espoir de comprendre ce qui lui arrive l'emporte sur sa peur.
La cloche de l'Atrium résonne soudain dans la bibliothèque. D'un geste vif, elle glisse le livre dans sa besace et s’aventure dans les couloirs toujours accompagnée de son ami.
Serena marche d'un pas rapide, son esprit déjà focalisé sur le livre qu’elle vient de vol — d’emprunter. Ren, à ses côtés, salue d'un signe de tête un camarade, mais elle remarque à peine les groupes d'étudiants qui les entourent.
La salle de classe est presque vide lorsqu'ils y pénètrent. Seule Neryne est déjà installée, pratiquement affalée sur son bureau. Quand elle relève la tête vers eux, Serena remarque immédiatement les cernes qui soulignent son regard. Ses cheveux marrons coupés courts encadrent son visage fatigué.
— Alyssa n'est pas avec toi ? s'enquiert Ren en prenant place à côté d'elle.
Neryne secoue la tête, étouffant un bâillement.
— Non, elle m'a dit qu'elle me rejoindrait directement ici. Je ne sais pas ce qu'elle avait à faire.
Des pas résonnent dans le couloir et Nyls apparaît dans l'encadrement de la porte. Son regard s'arrête sur Serena tandis qu'il s'approche de leur groupe.
— Comment tu te sens ? Lui demande-t-il.
Serena force un sourire qu'elle espère rassurant, bien qu'elle aurait préféré que personne ne remarque son trouble.
— Tout va bien, les évènements d’hier m’ont simplement un peu secouée.
La porte s'ouvre à nouveau dans un grincement, livrant passage à Alyssa. Elle qui est d'ordinaire si soignée dans son apparence semble s'être préparée à la hâte, ses cheveux mal coiffés trahissant sa course dans les couloirs.
— On dirait que personne n'a correctement dormi cette nuit, observe Nyls.
Un silence éloquent lui répond. Serena analyse discrètement ses amis, notant les signes de fatigue sur chacun de leurs visages. Elle se demande si eux aussi ont passé la nuit à ressasser les événements de la veille, à chercher un sens à ce qui leur arrive.
Ses pensées sont rapidement chassées par l'arrivée étrangement tardive du Professeur Avenel. L'enseignant pénètre dans la salle d'un pas pressé, ses robes de mage virevoltant derrière lui. Son visage habituellement serein affiche une expression préoccupée tandis qu'il pose ses documents sur son bureau.
— Bonjour à tous, dit-il de sa voix douce mais autoritaire, ses hautes talonnettes claquant sur le sol. Pour votre plus grand plaisir, la leçon d'aujourd'hui ne portera pas sur les dynamiques inter-cités habituelles, mais se concentrera sur l’une d’elle en particulier. Durant ces deux prochaines heures, nous étudierons Aergen et la manière dont vous devrez vous y comporter en tant que Descendants de Graynor.
Les cinq Descendants échangent des regards interrogateurs.
— J'ai reçu une visite ce matin. Sa Majesté la reine Elbereth vous mandate pour une mission aussi délicate que confidentielle : vous devrez vous rendre à la Cité de l'Air. Les événements troublants de la cérémonie des offrandes l'inquiètent, et elle souhaite que vous soyez présents lors de la cérémonie d'Aergen pour surveiller d'éventuelles manifestations similaires. Le départ est fixé à l’aube.
— Demain ? s'interroge Nyls.
— Demain, confirme le professeur.
Un frisson parcourt l'échine de Serena. Autour d'elle, ses camarades échangent des commentaires enthousiastes, mais leurs voix lui semblent lointaines. Son esprit est assailli par des questions sans réponse. Et si ses troubles avaient un lien avec les perturbations magiques de la cérémonie, que se passera-t-il à Aergen ? La perspective d'une nouvelle manifestation incontrôlable, loin de Graynor, lui noue l'estomac.
Avenel enchaîne aussitôt avec sa leçon, ne laissant pas à ses protégés l'occasion de bavarder.
Les mots du professeur lui parviennent comme à travers un voile. Assise à son pupitre, Serena distingue à peine les explications sur le protocole d'Aergen et l'importance du vent dans leurs rituels, son attention dispersée par ses inquiétudes.
— ...les quatre tours principales symbolisent les points cardinaux...
La voix d'Avenel s'estompe à nouveau alors que Serena se remémore la cérémonie des offrandes. Cette lumière aveuglante, cette chaleur intense qui avait jailli d'elle...
— ...la Tour du Levant symbolise le renouveau...
Ses doigts effleurent machinalement son sac. Le grimoire qu'elle a "emprunté" pourrait-il contenir des réponses ? Aurait-elle le temps de le déchiffrer avant leur départ ?
À ses côtés, Ren prend studieusement des notes, mais elle remarque ses regards furtifs dans sa direction. Il s'inquiète pour elle, elle le sait.
— Les cérémonies d'Aergen sont particulièrement spectaculaires, continue Avenel, et Serena sent son anxiété grandir davantage.
La cloche de l’Atrium retentit, marquant la fin de la leçon. Alors qu'Avenel rassemble ses notes, il ajoute :
— Une dernière chose. En raison de la nature confidentielle de cette mission, vous ne passerez pas par les portails d'Encardia. Le voyage se fera à cheval et vous prendra plusieurs jours. Vous n'aurez besoin que de préparer vos effets personnels, le reste de l'équipement et les provisions vous seront fournis.
Les Descendants se lèvent, l'esprit déjà tourné vers leur mission à venir. Alyssa et Neryne quittent rapidement la salle, suivies de Nyls qui s'attarde un instant pour saluer le professeur.
Serena range lentement ses affaires, son regard croisant celui de Ren. Dans ses yeux, elle peut lire la même pensée qui la tourmente : ils doivent absolument découvrir ce que contient le mystérieux grimoire avant leur départ pour Aergen.
— Serena, la voix d'Avenel la surprend. Un instant, s'il vous plaît.
Elle aperçoit Ren, hésitant à la porte de la salle. D'un léger hochement de tête, elle lui fait signe de partir. Puis, une fois seule face au professeur, elle s'efforce de maintenir un visage neutre.
— J'ai remarqué votre... distraction pendant le cours, dit-il en la fixant de ses yeux perçants. Ce n'est pas dans vos habitudes, Serena.
Le professeur contourne son bureau et s'approche d'elle, son expression sévère s'adoucissant légèrement.
— Vous êtes généralement l'une de mes étudiantes les plus attentives. J'ose espérer que les événements de la dernière cérémonie ne vous perturbent pas trop. Vous semblez... préoccupée.
Serena serre imperceptiblement les doigts sur la lanière de sa besace, comme pour s'assurer que le grimoire y est toujours en sécurité.
— Je... je réfléchissais simplement à la mission, professeur.
Avenel l'observe un moment en silence, son regard scrutateur semblant lire au-delà de ses paroles.
— Écoutez, dit-il d'une voix plus douce, je connais la pression que vous devez ressentir. Ce qui s'est passé lors de la cérémonie était... inhabituel. Mais c'est précisément pourquoi la reine a besoin de vous tous, et particulièrement de votre vigilance à Aergen.
Il pose brièvement une main sur son épaule, un geste rare de sa part.
— Si quelque chose vous préoccupe, ma porte vous est toujours ouverte. Vous le savez, n'est-ce pas ?
— Oui, professeur. Je vous remercie. Je serai à la hauteur, répond-elle, espérant que sa voix ne trahit pas son trouble.
— Bien, il marque une pause. La reine compte sur vous pour cette mission. Vous pouvez disposer.
En quittant la salle, Serena sent le poids du grimoire dans son sac plus lourd que jamais. Le temps lui est compté, et malgré l'offre bienveillante d'Avenel, elle sait qu'elle ne peut partager ses véritables inquiétudes avec lui. Pas encore.
Debout dans le couloir de l'Académie, Serena prend une profonde inspiration. Les paroles d'Avenel résonnent encore dans son esprit, mêlées d'inquiétude et de bienveillance. Elle a besoin de solitude, de temps pour réfléchir. Et surtout, d'examiner ce grimoire loin des regards indiscrets.
Les couloirs se succèdent, baignés par la lumière colorée des immenses vitraux qui ornent les murs. Ces œuvres d'art translucides dépeignent l'histoire de Graynor à travers d'élégants motifs végétaux aux teintes vibrantes. Serena marche d'un pas déterminé, les yeux fixés droit devant elle, indifférente aujourd'hui à la beauté des jeux de lumière sur le sol en bois poli.
Après plusieurs minutes, elle atteint enfin l'aile des dortoirs. Sa chambre, située au deuxième étage, offre une vue sur les jardins intérieurs de l'Académie. Elle déverrouille sa porte d'un geste familier et la referme aussitôt derrière elle.
Le silence qui l'accueille est réconfortant. Sa chambre n'est pas très grande, mais elle l'a aménagée à son goût au fil des années. Des étagères débordant de livres et de petites créations métalliques qu'elle a forgées couvrent un mur entier, tandis qu'un petit bureau en bois de noyer fait face à une fenêtre en ogive. Sur le rebord, quelques plantes grimpantes dans des pots en terre cuite ajoutent une touche de verdure à la pièce.
Serena pose sa besace sur le bureau et en sort délicatement le grimoire. Sous la lumière naturelle qui filtre par la fenêtre, la reliure semble plus ancienne encore, les symboles gravés sur la couverture plus mystérieux.
— Bien, murmure-t-elle pour elle-même. Voyons ce que tu caches.
Quelques heures plus tard, la lumière du jour a progressivement décliné, remplacée par la lueur chaude de la lampe à huile. Des notes éparpillées couvrent maintenant la surface du bureau de Serena, certaines raturées, d'autres entourées de points d'interrogation.
La jeune femme se frotte les yeux, la fatigue commençant à peser sur ses paupières. Toute son attention est concentrée sur le grimoire depuis qu'elle est rentrée dans sa chambre, négligeant complètement les préparatifs pour le voyage vers Aergen.
— Par les Quatres, souffle-t-elle en repoussant une mèche de cheveux derrière son oreille. C’est incompréhensible.
Malgré ses connaissances en langues anciennes et en symbologie, le texte du grimoire continue de lui résister. Certains passages semblent presque sur le point de faire sens, comme si son esprit était sur le point de saisir une révélation, avant que la compréhension ne lui échappe à nouveau.
Un coup discret à sa porte la surprend.
— Serena ? C’est moi.
La voix de Ren résonne à travers le bois.
— Entre, répond-elle soulagée que ce ne soit pas quelqu'un d'autre.
Ren entre et referme doucement la porte derrière lui.
— Tu n'es pas venue dîner, dit-il en s'approchant du bureau.
Ses yeux s'attardent sur le grimoire ouvert et les notes éparpillées qui couvrent la surface du bureau.
— Quelle heure est-il ? demande-t-elle soudain, réalisant qu'elle a complètement perdu la notion du temps.
— Assez tard pour que la cuisine soit vide, répond Ren en lui présentant un serviette nouée. Je t’ai apporté quelque chose.
Il sort du linge épais des petits pains ronds, dorés, à la croûte luisante. *Des nœuds de meryn*, encore tièdes et brillants de sucre brun.
Serena prend un visage surpris.
— Ils ont déjà commencé à couler ?
— À peine, le chef dit que c’est anormalement tôt. J’ai pensé que ça te ferait du bien.
Elle s’en saisit à la hâte en le remerciant.
Les *nœuds de meryn* font partie des premières douceurs de la nouvelle saison, préparés dès les premières coulées de sève. Ces petits pains ronds sont faits de graines germées, de farine de racines et de morceaux de fruits séchés, puis badigeonnés de sève de meryn encore tiède avant la cuisson. Leur goût est à la fois doux et légèrement boisé — un équilibre unique, propre à Graynor. Serena en raffole. Qu’ils soient déjà là, dès le lendemain des offrandes, a quelque chose d’inattendu et de réconfortant.
Le silence s’installe un instant, réchauffé par l’odeur douce du pain tiède. Serena croque dans l’un des nœuds, lentement, comme pour retarder le moment où elle devra replonger dans les pages du grimoire. Ren ne dit rien, mais elle sent son regard — patient, tranquille.
Elle repose le pain à moitié entamé sur un coin du bureau, essuie ses doigts d’un geste distrait, puis soupire. Ren s’assied sur le lit de son amie.
— Tu as pu avancer un peu ?
— C’est dense, annonce-t-elle. Et terriblement méthodique. De ce que j’arrive à comprendre… Il ne s’agit pas de simples idées jetées sur le papier. L’auteur essaie vraiment de structurer quelque chose. À poser les bases d’une unification maîtrisée entre les deux magies. Il décrit les points de convergence, les compatibilités théoriques, les seuils énergétiques à ne pas franchir…
Elle s’interrompt, le regard grave.
— Je ne saisis pas encore tout, loin de là, mais il ne présente pas cette union comme une folie ou une hérésie. Plutôt comme quelque chose de possible. C’est... dérangeant, parce que ça semble presque logique. Presque faisable.
Ren, pensif, décroise les bras pour porter une main à son menton, comme si le geste pouvait l’aider à mettre de l’ordre dans ses idées.
— Et pourtant, cette union a été interdite.
— Pas parce qu'elle est impossible, dit Serena à voix basse. Mais parce qu'elle est instable. Dangereuse. Le Concordat a été signé après un désastre mais je ne pense pas que ce soit l'union des deux magies qui l'ait causé. C'est la façon dont elles ont été manipulées... et pourquoi.
Un silence s’installe entre eux.
— Je comprends pourquoi tu hésitais à me le confier, reprend-elle en caressant le cuir du grimoire. Rien que le posséder est un risque.
Elle referme le livre avec précaution, mais ses doigts restent posés sur la couverture, comme pour se raccrocher à quelque chose de tangible.
— Il y a quelque chose, avoue-t-elle. Je n’arrive pas à le nommer. C’est là depuis un moment… des jours, peut-être des semaines. Une impression, au départ. Comme si l’air était trop dense. Comme si... tout vibrait un peu trop fort.
Elle inspire, hésite, puis poursuit, fébrile.
— Et à la cérémonie, c’est devenu incontrôlable. Ce n’était pas ma magie. Ce n’était pas *moi*. J’ai senti une force me traverser, brute, étrangère, comme un orage enfermé sous ma peau. J’ai cru... que j’allais me perdre.
Ses mains lâchent le bouquin et se referment sur ses genoux.
— Il y avait ce murmure chaotique dans ma tête qui me faisait perdre l’usage de mes sens. Ren, si tu n’avais pas été là, si cet Exempté n’étais pas intervenu …
Elle laisse la fin en suspens, incapable de la formuler.
Ren a cet air préoccupé, presque terrorisé, bloqué sur le visage depuis qu’elle relate les évènements.
— Depuis, tout est devenu plus instable. Les flux autour de moi... Je ne sais plus s’ils changent ou si c’est *moi* qui ne parvient plus à les suivre. J’ai cette sensation persistante que quelque chose cherche à émerger. Quelque chose de vaste. Mais je ne comprends pas quoi.
La pression exercée sur ses genoux, ses ongles enfoncés dans sa chair, lui ont laissé des marques qui n'échappent pas à Ren. Il prend ses mains dans les siennes.
— Certains élèves se plaignent aussi, annonce-t-il. De migraines, d’une fatigue inhabituelle. Des effets discrets, mais qui reviennent. J’ai cru que c’était le contrecoup de la cérémonie, ou de l’approche des évaluations. Mais...
Il s’interrompt, son regard accroché au sien.
— Ce que tu décris, Serena… c’est autre chose. C’est d’un tout autre ordre.
Elle se mord l’intérieur des joues, contenant ses larmes.
Ren serre doucement ses doigts entre les siens, sans ajouter un mot. Il sait que parfois, le silence vaut mieux que mille réponses.
— Tu devrais essayer de dormir, souffle-t-il au bout d’un moment.
Elle acquiesce, incapable de parler. Sa gorge est trop nouée. Il se lève lentement, mais ne relâche ses mains qu’à la dernière seconde.
— On part tôt demain, ajoute-t-il d’une voix douce. Et... je resterai près de toi, quoi qu’il se passe.
Elle le remercie d’un hochement de tête, trop épuisée pour faire plus.
Alors qu’il s’éloigne, son regard glisse un instant vers le petit pain à moitié entamé, abandonné sur le coin du bureau. Serena le suit des yeux, sans rien dire. Elle qui, d’ordinaire, ne résiste jamais aux douceurs de la saison, n’a même plus le cœur à les terminer. L’arrière-goût de sucre s’estompe déjà dans sa bouche, remplacé par une amertume qu’elle aurait préféré ne jamais goûter.
Ren lui adresse un dernier regard, hésitant à dire autre chose, puis se ravise. Il se dirige vers la porte et la referme doucement derrière lui.
La chambre retrouve son calme. Serena reste un instant immobile, les mains posées sur ses genoux. Puis, dans un geste lent, elle se lève et range le grimoire dans le fond de sa besace.
Avant de se glisser sous les couvertures, elle prend un instant pour rassembler quelques affaires qu’elle entasse par dessus le bouquin, alourdissant son bagage plus qu’il ne le devrait.
Elle se décide à éteindre la lampe à huile qui éclairait sa chambre et s’allonge dans son lit, cherchant le sommeil. Mais rien ne vient, si ce n’est les larmes silencieuses qui s’écrasent une à une sur l’oreiller.
Le matin glisse sur Graynor comme un voile pâle.
Dans la chambre encore silencieuse, Serena ouvre les yeux au chant discret des oiseaux du jardin intérieur. Un instant, elle reste allongée, le regard perdu au plafond, les pensées lourdes et emmêlées.
Elle finit par se lever, enroule son châle sur ses épaules et traverse les couloirs des dortoirs encore endormis. Dans l’angle d’une petite pièce attenante, elle remplit une bassine d’eau froide à la fontaine murale. L’eau lui mord la peau, mais elle insiste, nettoyant son visage, sa nuque, ses bras, méthodiquement, sans un mot.
Qui sait combien de jours passeront avant qu’elle ne puisse refaire sa toilette correctement ?
De retour dans sa chambre, elle enfile sa tenue de voyage et, comme à son habitude, rassemble une partie de sa chevelure encore humide en un chignon sommaire, le reste tombant naturellement le long de son dos.
Elle jette un dernier regard à la pièce en ajustant la sangle de sa besace sur son épaule. Tout est à sa place, et pourtant rien ne semble stable.
Elle pousse la porte et quitte la chambre pour rejoindre le point de rendez-vous.
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