Le soleil commence à peine à se lever sur Graynor. Une lumière pâle caresse les toits de la Cité de la Terre encore endormie, la brume s’accrochant aux pavés de pierre.
Serena marche d’un pas vif à travers les ruelles silencieuses. Elle garde la capuche de sa cape rabattue sur son front, plus par habitude que par nécessité. À cette heure, seuls les boulangers et les forgerons osent défier la fraîcheur matinale.
Elle tourne à l’angle d’une ruelle et s’engouffre dans une cour intérieure, protégée par un grand portail aux motifs végétaux. La forge Ambrose sommeille encore, mais une lueur tremble derrière les volets du petit atelier secondaire.
Serena pousse la porte, sans bruit.
À l’intérieur, l’air est saturé de chaleur et d’effluves de métal fondu. Dans un coin repose sa création, entamée depuis plusieurs jours déjà. Elle effleure doucement l’ouvrage. Il lui reste encore plusieurs jours de travail minutieux avant de pouvoir le présenter comme offrande. Le martèlement régulier s’est tu à son arrivée, laissant place au crépitement du feu.
— Tu as encore réussi à sortir sans te faire voir ?
Seregon, les cheveux attachés et les bras noircis de suie, se tient près de l’établi, un large sourire en coin. Il a passé la nuit à travailler et pourtant le voilà, aux premières lueurs du jour, prêt à l’aider.
— Je sais me faire discrète, répond-elle en accrochant sa cape à un portant non loin.
— Tu vas finir par te faire reprendre, souffle-t-il.
— Peu importe, tant que je parviens à terminer l’artéfact, dit-elle en montrant sa création d’un signe de tête, tout en nouant le tablier qu’elle vient d’enfiler.
Il la regarde poser l’objet sur son poste de travail, l’œil attentif.
— J’ai quelque chose à te montrer.
D’un geste expert, il fait chauffer une fine tige de métal avant de la tordre délicatement avec une pince. Ses doigts habiles façonnent le fil incandescent, créant des courbes gracieuses.
Pendant un instant, seuls les tintements des pinces et leurs murmures échangés emplissent le silence.
— Si mon père me voyait faire ça, il me tuerait, annonce-t-il sans la regarder.
— Oncle Suliar ne t’a pas formé à travailler si minutieusement.
— C’est trop délicat pour lui, se moque-t-il.
La relation entre Seregon et son père s’est dégradée au fil des ans. Depuis la mort de sa mère, emportée par la maladie, Suliar s’est obstiné à diriger la vie de son fils avec rigueur, comme si le contrôle absolu qu’il exerçait sur lui pouvait compenser son impuissance face au destin. Il a dicté chaque aspect de son apprentissage, ignorant son talent naturel pour la finesse, au profit de la force brute qu’il préconise.
À travers la fenêtre de l’atelier, ils peuvent entendre les bruits familiers de la ville qui s’éveille : les voix des marchands installant leurs étals, les pas pressés sur les pavés.
Serena remarque que son cousin commence à montrer des signes de fatigue, ses gestes devenant plus lents après sa nuit de travail. Elle-même, concentrée sur sa tâche, manipule sa pince avec moins de précision. Peu à peu, elle divague. Elle croit sentir le métal vibrer étrangement sous ses doigts : une sensation subtile, presque imperceptible, comme si le matériau réagissait à son contact. Elle secoue la tête, attribuant cette impression à son manque de sommeil.
— Tu trembles, dit-il doucement.
— Je me concentre...
Il hausse un sourcil, mais ne dit rien, lui tendant la tige chauffée au rouge. Elle termine soigneusement quelques détails avant de déposer ce qu’elle tient en main.
Elle range méthodiquement ses outils, retire son tablier et observe une dernière fois son œuvre presque achevée. Satisfaite de sa progression, elle récupère sa cape.
— Je dois y aller, les leçons vont commencer, dit-elle en l’attachant.
En tant que Descendante, elle ne peut se permettre d’arriver en retard. Sa formation à l’Académie exige une rigueur exemplaire — les dons hérités des Quatre Primordiales ne se maîtrisent pas sans discipline.
— Dis bonjour à Ren de ma part, lance Seregon alors qu’elle s’apprête à partir.
Elle acquiesce, un sourire nostalgique aux lèvres. Tous les trois sont inséparables depuis l’enfance. Les cousins Ambrose ont rencontré Ren Fahler à l’Académie de Graynor alors qu’ils n’étaient encore que des enfants, et un lien naturel s’est formé entre eux. Seregon, protecteur et passionné, a vite adopté le jeune garçon discret et brillant, tandis que Serena s’est peu à peu attachée à son calme rassurant et à sa curiosité insatiable. Ren, de son côté, a trouvé auprès d’eux une complicité rare, presque fraternelle, qui lui manquait jusque-là. Malgré leur éloignement — quand Seregon a dû quitter ses études pour travailler à la forge, tandis que Serena et Ren devenaient Descendants — chacun veille sur les deux autres à sa manière.
Le jour s’est levé pour de bon quand elle quitte la forge. Elle sait qu’elle arrivera avec les joues rougies par le froid, les mains encore tachées mais peu importe. Elle a respiré un peu de liberté.
Elle pénètre dans l’enceinte de l’Académie et la cloche de l’Atrium sonne le premier appel de la journée. Cette vaste pièce ouverte, baignée de lumière, où se croisent étudiants et professeurs, sert de point central à l’établissement. Suspendue au sommet d’un arc de pierre, soutenu par deux piliers de chêne noueux, trône la cloche de l’Académie. Forgée dans un alliage issu de la source primitive de Pyram, la Cité du Feu, ses vibrations sont capables de traverser chaque corridor, chaque salle de classe, jusqu’au moindre recoin de l’Académie.
La jeune femme traverse les couloirs familiers d’un pas rapide, faisant craquer le bois poli. L’agitation habituelle du matin emplit peu à peu l’Académie, les étudiants convergeant vers leurs salles respectives.
Devant la salle de classe des Descendants, elle aperçoit Ren qui l’attend déjà. Il lève les yeux du livre qu’il était en train de parcourir et lui sourit.
— Tu étais à la forge ce matin, constate-t-il simplement en remarquant les traces sur ses mains.
— Seregon te passe le bonjour, répond-elle en se postant devant lui.
— Comment avance ton projet ?
— J’ai presque terminé.
Ren hoche la tête, pensif. Il est l’un des rares à connaître la véritable nature de ses escapades matinales, et bien qu’inquiet des risques qu’elle prend, il comprend son besoin de créer, d’explorer ce don hérité de sa famille au-delà des restrictions imposées aux Descendants.
Un frisson la parcourt en repensant au jour où tout a changé, il y a sept ans. Sa marque élémentaire, cadeau d'Aphylla, la déesse de la Terre, s'était métamorphosée, révélant sa nature de Descendante. Les heures libres passées à explorer la ville avec Ren et Seregon ou les soirées à écouter les histoires de son père au coin du feu : tout cela avait pris fin. Les dortoirs austères de l'Académie avaient remplacé la chaleur du foyer familial et ses rêves d'enfant s'étaient envolés.
Elle frotte distraitement sa marque à travers sa manche, sentant sa magie vibrer de façon instable. Ces derniers temps, son don semble moins… prévisible. Une inquiétude de plus à porter, alors que la situation de la Cité de Graynor est déjà si incertaine. Mais elle chasse ces pensées : ce n’est ni le lieu ni le moment de s’appesantir sur ces questions.
La salle est encore silencieuse quand ils prennent place à leur bureau. Cinq Descendants composent leur groupe : les jumeaux Nyls et Alyssa Caldrith, la jeune Neryne Varendel, Ren Fahler et elle-même. Leur présence ici n’est pas le fruit du hasard : ils font partie des rares enfants dont la marque élémentaire s’est transformée.
La plupart des enfants de Lirha naissent avec une marque liée à l'une des Quatre Primordiales — Aphylla, Eryndis, Nyssarin ou Kazmara. Ces enfants, nommés Affins, possèdent le don de la magie élémentaire. Ceux qui en sont privés, en revanche, sont appelés les Exemptés. Pour certains Affins, vers l'âge de treize ans, leur marque se métamorphose. Ces enfants deviennent alors des Descendants, présentés à la cour et formés rigoureusement pour les rendre aptes à monter sur le trône aux côtés de la princesse héritière.
Depuis son siège, Serena suit distraitement les échanges entre les autres Descendants. Ils se connaissent depuis tant d’années que les gestes, les silences et les regards parlent parfois plus que les mots. Son attention se fixe un instant sur Alyssa et Neryne, installées non loin, absorbées par une discussion légère. Elle n’en distingue pas tous les mots, mais le rire franc de Neryne, rare mais sincère, suffit à lui faire esquisser un sourire. Alyssa, plus détendue qu’à l’accoutumée, semble raconter une anecdote, les yeux pétillants d’un amusement discret.
Elle trouve cette scène familière rassurante. L’aisance entre les deux jeunes femmes est palpable. Neryne se tient un peu plus droite, ses gestes plus affirmés, comme si la présence d’Alyssa lui donnait une assise invisible. C’est une alchimie qu’elle n’explique pas, mais dont l’équilibre semble naturel.
En retrait, Nyls les observe sans intervenir. Il n'a rien d'hostile, mais Serena perçoit dans son regard une tension contenue. Une sorte de distance qu'il entretient chaque fois que sa sœur s'efface dans la complicité d'un autre lien. Il garde le silence, et personne n'ose aborder le sujet.
Serena respecte ce non-dit. Chacun porte ses zones d'ombre, pense-t-elle, et leur groupe n'en est pas exempt. Ce qui importe, c'est qu'ils avancent ensemble. Et malgré les subtils déséquilibres, malgré les silences ou les gestes qui en disent long, les Descendants restent unis. Dans l'effort, dans les entraînements, dans leurs responsabilités, ils ne laissent jamais l'un des leurs tomber. C'est cette loyauté silencieuse qui fait leur force, bien plus que n'importe quelle démonstration d'unité.
Dame Myrrine entre sans un mot, sa robe couleur mousse effleurant le bois dans un léger bruissement. Elle s’avance avec lenteur, ses yeux clairs balayant la pièce, s’assurant que chacun est bien présent et prêt à suivre la leçon.
— Aujourd’hui, nous allons travailler sur l’unification de vos pouvoirs, annonce Dame Myrrine. Alyssa, montre-nous d’abord ta maîtrise individuelle.
Alyssa se lève gracieusement, ses cheveux pâles aux reflets d'aurore baignent dans la clarté matinale. Elle tend les mains devant elle et ferme les yeux. Concentrée, elle fait grandir le lierre qui orne déjà le mur de la salle. Les tiges s'allongent et s'entrelacent sous son influence, formant une sphère végétale vivante qui pulse au rythme de sa respiration.
— Excellent, approuve Dame Myrrine. Maintenant, approchez. Formez un cercle.
Les Descendants se lèvent et se placent en cercle au centre de la pièce. Leurs mains se joignent naturellement, formant une chaîne ininterrompue. Serena sent immédiatement la chaleur familière de sa magie terrestre monter en elle, mais le flux est plus… erratique. Elle fronce les sourcils, tentant de maintenir son contrôle habituel sur son élément.
Alors que leurs énergies commencent à se mêler, la magie de Serena pulse soudain de façon incontrôlée. Une douleur aiguë vrille dans sa paume. Elle recule d’un pas, les traits crispés. Quelque chose bourdonne dans ses oreilles — un sifflement, ou un souffle ? Autour d’elle, la pièce vacille.
— Serena ?
La voix de Ren lui parvient lointaine, déformée par l’écho résonnant dans sa tête.
— Tout va bien ? s’inquiète la professeure, son regard doux posé sur elle.
— Oui… Veuillez m’excuser, répond-elle, troublée.
Dame Myrrine l’observe un instant en silence, une lueur indéchiffrable dans le regard.
— La cérémonie des offrandes approche, remarque-t-elle en observant ses mains salies. Je vois que vous ne ménagez pas vos efforts. Tâchez néanmoins de prendre du repos.
Serena inspire profondément, ses épaules s’affaissant légèrement.
— Il est vrai que mes ambitions me demandent plus de temps que prévu…
Elle esquisse un sourire contraint.
— Peut-être en fais-je trop.
Dame Myrrine incline doucement la tête, sans jugement.
— La Terre récompense ceux qui l’honorent… mais elle punit ceux qui l’épuisent.
Un silence méditatif s’installe dans la salle. Les mots de la professeure résonnent dans l’esprit de chacun. Serena sent le poids de cet avertissement, aussi subtil soit-il, peser sur ses épaules. Pourtant, une part d’elle refuse d’abandonner ces heures précieuses à la forge : son offrande doit être parfaite.
La leçon se poursuit dans un calme feutré. En cercle, les élèves reprennent l’exercice d’unification, cette fois avec davantage de précautions. Serena referme le lien avec une hésitation qu’elle dissimule mal. Sa magie pulse encore, vibrante, nerveuse, et chaque vague lui demande un effort pour ne pas rompre l’harmonie fragile du cercle. Elle sent les regards furtifs posés sur elle, capte l’échange silencieux entre Alyssa et Neryne. Elle tient bon jusqu’au dernier instant, la mâchoire serrée et les doigts crispés dans ceux de ses camarades.
Quand la cloche finit par sonner, elle relâche la pression avec soulagement.
Le cercle se défait doucement, chacun relâchant les mains de ses voisins et reprenant possession de sa propre magie. Dame Myrrine les remercie pour leur travail et les félicite pour leurs progrès. Les murmures reprennent, plus bas qu’à l’accoutumée. Elle attend patiemment que Ren rassemble ses affaires, mais une voix les interrompt avant qu’ils ne puissent quitter la salle.
— Tu devrais peut-être lever un peu le pied.
Elle se retourne. C’est Alyssa. Toujours impeccable, même après l’effort. Son ton est neutre, mais ses yeux brillent d’un éclat calculé.
— Que veux-tu dire ? demande Serena, glaciale.
— Ce n’est pas ce qui déterminera notre futur, mais disons que le statut de favorite n’est pas gravé dans la pierre. Surtout si ta magie devient… instable.
Le sourire d’Alyssa est poli, presque bienveillant. Mais Serena n’est pas dupe. Elle incline légèrement la tête, comme si elle recevait un conseil sincère, puis rejoint Ren vers la sortie.
Dans les couloirs de pierre, loin des murmures, elle laisse échapper un soupir. Cette sensation la ramène à son enfance, quand sa magie, don sacré d’Aphylla, n’était qu’une force sauvage qu’elle peinait à dompter. Mais aujourd’hui, c’est différent : plus violent, plus chaotique. Comme si la bénédiction de sa Déesse lui échappait peu à peu.
Elle se tourne vers Ren, cherchant dans son regard une réponse qu’il ne peut lui donner. Son ami pose une main réconfortante sur son épaule, mais le geste ne suffit pas à apaiser son inquiétude grandissante. La cérémonie des offrandes n’est plus qu’à quelques jours, et elle ne peut s’empêcher de se demander si sa création sera à la hauteur des attentes placées en elle.
Soudain, un craquement assourdissant déchire le ciel, faisant vibrer les murs de pierre. Les élèves dans le couloir s’arrêtent, perplexes. Un second coup de tonnerre, plus violent encore, ébranle le sol. Des murmures intrigués s’élèvent — pas un nuage à l’horizon, pourtant.
— De l’orage par ce ciel dégagé ? s’étonne Ren, scrutant par la fenêtre.
Au même instant, la marque de Serena pulse violemment. Une douleur fulgurante lui traverse le bras, lui arrachant un gémissement étouffé. Autour d’elle, les autres Descendants ne semblent guère affectés — certains discutent à voix basse de ce phénomène étrange, tandis que d’autres poursuivent leur chemin sans même y prêter attention.
Dans l’incompréhension, elle reprend sa route vers l’Atrium, frottant son bras pour calmer la sensation de tiraillement. Ren lui emboîte le pas en silence, respectant son besoin de réflexion. Il la connaît suffisamment pour savoir que quelque chose la trouble, mais il sait aussi qu’elle parlera quand elle sera prête.
Serena ne peut s’empêcher de jeter un dernier regard par la fenêtre. Le ciel, d’un bleu limpide, ne porte plus aucune trace de l’étrange phénomène. Pourtant, elle le sent au plus profond d’elle-même : quelque chose est en train de changer.
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